18/05/2011
 

Cécile de France, le Gamin au vélo

Cécile de France a été choisie pour interpréter le rôle de la fée bleue du Gamin au vélo. Cette femme qui, devant le hasard d'une rencontre avec ce gamin, décide de lui venir en aide. Mais cette aide gratuite n'est pas inconditionnelle, elle lui exige en contrepartie respect et franchise. Pour parvenir à convaincre Cyril qu'il a tout à gagner à lui faire confiance, Samantha a dû ganter sa poigne de fer. 
Rencontre avec une actrice parvenue aux plus hauts échelons de la reconnaissance de son art qui a su se dépouiller de son aura de star pour se mettre au service d'un personnage réservé.

Cinergie : Les frères Dardenne aiment que leurs comédiens s’investissent pleinement du personnage qu’ils doivent interpréter. On sait par exemple que pour l’Enfant, Jérémie Renier racontait que les frères l’ont obligé à manger des frites et des hamburgers avant le tournage pour qu’il ait la peau grasse. Que vous ont-ils demandé de faire ?

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Cécile de France : Ils ne m’ont rien demandé. Mais par contre j’ai proposé de suivre un stage de coiffure et ils ont trouvé que c’était une bonne idée. J’ai passé un peu de temps dans un salon de coiffure afin de m’imprégner de l’atmosphère qui est assez particulière : la clientèle, les discussions et puis évidemment la technique de couper les cheveux. J’ai appris à couper les cheveux avec les bons gestes parce que j’avais vraiment envie que ce soit réel. Ensuite, j’ai répété pendant plus d’un mois avec Cyril et les frères. Ça m’a vraiment permis de comprendre mon personnage. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, ils m’ont demandé de ne pas fabriquer un personnage. Ils m’ont très vite dit qu’ils m’ont choisi parce que j’étais proche de Samantha. J’étais vraiment comme le personnage et d’ailleurs, quand on s’est rencontré, ils voulaient que je garde la même couleur et la même coupe de cheveux que lors de cette entrevue. Ils m’ont vraiment fait comprendre que ce qui émane de mon corps et de mon visage était très proche du personnage de Samantha. J'ai du apprendre à jouer dans la retenue, dans la simplicité, presque la neutralité parce que Samantha est au service de Cyril qui est finalement le personnage principal. Elle n’était pour moi qu’un satellite nécessaire sans lequel l’histoire n’existerait pas. Car c’est l’histoire de Cyril avant tout.

C. : Selon vous, que recherchaient les frères en vous?
C. d. F. : Je pense que c’est vraiment mon corps, le mélange de quelque chose de solide et de stable qui se dégage de lui. J’ai eu peu d’explications psychologiques, ils n’ont pas de longues conversations sur la psychologie et les motivations du personnage. On a répété, on a été très concentré sur le jeu, sur ce qu’est Samantha pour Cyril, le père et la mère à la fois, la stabilité et la douceur, la solidité et la féminité. Car Samantha est aussi cette fée pleine de bienveillance et de bonté. Ils m’ont vite fait comprendre que je dégageais cela naturellement et qu’il ne fallait pas compliquer les choses.

C. : Comment travaille-t-on avec les frères ? Laissent-ils une part à l’improvisation ou exigent-ils le texte avec précision ?
C. d. F. : Le texte est très précis, il n’est pas nécessaire de le modifier puisque tout y est. Ils réfléchissent énormément et prennent le temps de penser à tout. On a tourné dans l’ordre chronologique ce qui a permis à Thomas, qui est encore débutant, d’apprivoiser le personnage, c’est évidemment plus agréable pour les acteurs. On répète aussi quasi toutes les scènes du film dans les vrais décors et avec les vrais costumes. Ce qui n’empêche pas, qu’au moment du tournage, ils décident de faire quelque chose de complètement différent. Ils filmaient les répétitions où l’on était juste nous quatre et leur petite caméra. Ils regardent les images par la suite, ils y réfléchissent, en parlent entre eux et finissent par prendre des décisions autres pour le jour J. Tout est important pour eux, jusqu'au moindre détail, de la matière de la jupe jusqu’au trousseau de clé. Tout est étudié, pensé toujours dans cet amour de la réflexion et de la perfection.

Q. Les répétitions se sont faites un mois avant le tournage mais est ce qu’au moment du tournage, il y a encore des répétitions? Comment cela s’est passé ?
C. d. F. : C’était un tournage assez confortable, on tournait une ou deux séquences par jour, ce qui permettait de pouvoir répéter encore. D'abord on re-répète sans la caméra, on montre à l’équipe technique ce qui a été répété et on fait beaucoup de prise. Comme ce sont souvent des plans séquences, on est obligé d’en faire beaucoup, c’est comme une descente en ski, si on loupe un tournant, il faut recommencer. Et les frères aiment avoir plusieurs prises parfaites et demandent énormément de prises et d’énergie. C’est pour ça que Thomas est un grand artiste et, après ce film, il est devenu un vrai professionnel.

C. : Vous l’avez aidé ?
C. d. F. : Non, d’abord parce que les frères ont instaurés un rapport d’égal à égal entre Thomas et moi. Je pense que c’était important pour le tournage et aussi pour le rapport entre Cyril et Samantha. C’est leur manière de travailler, il n’y a pas de star system, de privilège pour les acteurs connus, ça n’existe pas. Je ne me serais pas permise de l’aider parce que je le sentais même en avance sur moi. Il a passé beaucoup plus de temps avec eux que moi, il était plus au courant du film et des scènes qui allaient être tournées. Il était vraiment très proche d’eux. Ce sont des réalisateurs qui demandent qu'on pénétre dans leur univers pour être en harmonie avec leur travail. Il faut un peu de temps pour saisir ça et vraiment être en connexion totale. Thomas était complètement avec eux, tout le temps, et il avait cette pureté, cette innocence et cette virginité, sans aucune mauvaise habitude d’acteur, c’est une page blanche qui permet de raconter beaucoup.

C. : Vous, par contre, ils ont du vous prendre comme vous êtes avec votre passé et votre expérience.
C. d. F. : C’était à moi de me mettre à leur niveau en fait. C’était à moi de me débarrasser de mon expérience pour devenir cette page blanche, comme l'était Thomas. Je pense que je correspondais tout simplement au personnage pour raconter au mieux l’histoire qu’ils avaient en tête.

C. : Avec ce rôle de Samantha vous passez au statut d’adulte forte. Auparavant vous aviez plutôt des rôles de quelqu’un de solide mais en apprentissage de la vie.
C. d. F. : Effectivement, elle a une forme de maturité. Pour moi, pour mon expérience professionnelle et mon parcours cinématographique, ce fut un apprentissage incroyable. J’ai appris beaucoup, j’ai grandi sur ce tournage parce que je me suis enrichie artistiquement et intellectuellement. C’est un honneur que les frères Dardenne aient pensé à moi. Ils filment tellement bien la Belgique, avec tellement de finesse, de subtilité, d’intelligence, de force, c’était inespéré pour moi qu’ils fassent appel à moi et j’en suis fière.

C. : Ça vous a demandé du travail pour apprivoiser ce léger petit accent que vous avez dans le film ?
C. d. F. : Non, en fait j’ai voulu effacer mon accent parisien, français, que j’ai acquis avec mes années de vie en France. Il ne fallait surtout pas que Samantha ait une once d’accent français sinon mon histoire n’était pas du tout crédible. Je me suis tout simplement baigné et plongé dans la vie et c’est venu tout seul.


Rebecca Duqueh
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