Webzine
mai 2011
17/05/2011
 

Les frères Dardenne, le Gamin au vélo

Voir l'entretien filmé

Une fois n'est pas coutume, la presse cinématographique belge a eu l'honneur de découvrir le Gamin au vélo avant la jet set cannoise. Le distributeur, et l'on remercie chaleureusement Cinéart et ses attachés de presse, a eu l'amabilité d'organiser visions de presse et journées d'interviews, bien qu'il ait été explicitement demandé de ne rien publier avant l'ouverture du festival cinématographique le plus éclairé. A leurs débuts, et même, il n'y a pas si longtemps, les séances d'interviews des frères étaient confortables. On prenait le temps, la discussion ne tournait pas uniquement autour de leur dernière création. Mais, le succès étant au rendez-vous, plus aucun quotidien, hebdomadaire ou mensuel ne se permettrait de bouder un entretien en têtes à tête. Par conséquent, timing serré, pauses limitées et réalisateurs exténués mais bien présents.

Cinergie : La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, c’était lors de la sortie de votre film l’Enfant. Vous aviez le projet de faire un film sur la vie de Jésus me semble-t-il.
Luc : Nous n’avons jamais dit ça ! C’est un journaliste du Monde qui avait lancé cette idée, estimant que c'est le genre de sujet qui devrait nous plaire ! Un site catholique a relayé cette idée, et c’est comme cela qu’est née la rumeur. Vous savez comment cela se passe sur le net !

C. : Désolée d'entretenir cette rumeur. Bien que, dans le Gamin au vélo, le personnage joué par Cécile de France se rapproche de la Vierge Marie. Toutes deux ont hérité d’un enfant qu’elles n’ont pas cherché à avoir. Avez-vous voulu réaliser son portrait ?
Jean-Pierre : Non, nous on a raconté la vie de Cyril, enfin un morceau de la vie de Cyril qui rencontre Samantha. Va-t-elle sauver ce gamin ? Va-t-elle accepter de l'aider ? Cyril se jette sur elle, et la choisit en quelque sorte. Mais elle aurait pu laisser la vie suivre son cours et ne pas répondre à l'appel au secours du gamin. Mais voilà, dans notre film, elle va vers lui et tente de l’aider… encore faut-il que le gamin veuille bien d’elle.

C. : Samantha est également la rare adulte que Cyril rencontre sur son chemin, une adulte qui veut lui redonner confiance.
Luc : Actuellement, et c’est ce que nous voulions souligner, on a tendance à comparer une attitude humaine, un geste humain comme celui de Samantha, à une réaction de sainte ! Mais il n’y a rien d’exceptionnel. Samantha est tout simplement adulte et humaine. Il est vrai que dans notre société où les rapports sont dans la concurrence et la rivalité, où on est plus dans la guerre que dans l’amitié ou dans l’amour, le comportement de cette femme a l'air anormal. C’est pour cela que Cyril ne la croit pas quand elle lui dit qu’elle va téléphoner au directeur du home et proposer de le recevoir les fins de semaine. Il est habitué à ce qu’on lui mente, à commencer par son père qu'il attend dans ce centre depuis longtemps et qui n’est jamais venu le chercher.

C. : C’est un élément nouveau par rapport à la relation qu’avait Rosetta, par exemple, aux adultes en qui elle ne pouvait nullement se fier. On pourrait bien imaginer Cyril comme étant le bébé dans l’Enfant qui a grandi. Son père, Jérémy Rénier, malgré l'âge, reste incapable de prendre soin de lui et apporter la sécurité qu’un enfant demande au parent. Le Gamin au vélo est comme une pièce d’un puzzle dans laquelle les nuances de vos films précédents se rejoignent.
Luc : Nous, on ne voit pas ça comme ça. On ne s’est pas dit, on va créer tel personnage en pensant à tel autre. Ce sont des histoires séparées. Je comprends que vous puissiez avoir ce regard, que plus d’un pourrait faire des comparaisons entre la mobylette d’Igor de la Promesse et le vélo de Cyril, des vêtements rouges qu’on retrouve chez l’un et l’autre. Mais nous, on sait bien que lorsqu’on filme le Gamin en vélo, c’est une histoire à part entière. Jean-Pierre : Si on ne croyait pas à l’unicité de nos personnages, on ne pourrait pas filmer. Pour nous, il y a Cyril, et il n'a rien à voir avec les autres, et il y a Guy, son père, et il n’a rien à voir avec les autres. Sinon, on ne pourrait pas filmer. On filme un visage, un corps. On se met en route pour commencer un nouveau film. Mais que cela puisse être vu autrement, ça c’est autre chose. C’est Cyril qui nous intéresse, c’est lui qu’on va filmer avec son vélo. Et ce vélo va nous emmener, en tant que spectateur, à la recherche de son père et dans beaucoup d’autres endroits. On ne peut penser que comme ça quand on décide de filmer une histoire. Les histoires sont uniques à chaque fois.

C. : Vous aimez terminer vos films par une note d’espoir.
Luc : On a toujours sauvé nos personnages, on ne les a jamais fait mourir, mais disons que dans ce film-ci, on voulait montrer explicitement que Samantha réussit. On a voulu que l’amour qu’elle donne à ce gamin ne soit pas complètement vain, que ce ne soit pas une entreprise vouée à l’échec, que l’amour qu’elle lui porte puisse l’atteindre et apaiser sa colère, sa violence. Il y a beaucoup de gamins comme ça aujourd’hui dans nos sociétés, et on les condamne très facilement en les jugeant : « Il a volé, il a craché, il a insulté, il ne respecte pas le prof ». Et c’est vrai. Mais je trouve que Samantha donne une réponse à ces gamins en donnant son amour. On sait bien que la réalité n’est pas celle-là. Nous, on ne voulait pas raconter la réalité, on voulait raconter une histoire qui finit bien. On a voulu écrire une histoire dans laquelle ce garçon, grâce à cette femme, arrive à sortir de cette violence qui le conduirait à tuer ou à se tuer lui-même, mais qui ne l’aiderait jamais à grandir.

C. : L’amour serait donc la solution au mal-être des jeunes ?
Jean-Pierre : C’est un grand mot, mais la vie est plus difficile pour quelqu’un qui n’en a jamais eu. Si, étant môme, vous ne pouvez pas entièrement faire confiance à quelqu’un, c'est-à-dire qui vous aime absolument, et bien la vie sera plus difficile. La vie n’est jamais simple pour personne, mais l’enfant qui n’a pas eu l’amour de son père ou de sa mère ou d'un autre adulte, qui n’a pas pu se dire : « moi j’existe pour cet autre qui est là », je crois que ça va être plus difficile pour lui dans la vie.
Luc : Pour revenir à votre première question sur Marie et la Vierge, c’est quand même étonnant qu’un sociologue marxiste anglais comme Zygmunt Bauman (L'éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ?) écrive tout un livre sur le comportement des personnes dans la société de consommation d’aujourd’hui, sur la notion de possession des objets etc., et finisse, à la dernière page de son livre, sans faire référence à la religion, en disant : «Finalement, qu’est-ce qu’on peut encore dire quand on analyse les rapports sociaux, l’individualisation extrême vers laquelle on va, si ce n’est : aime ton prochain, essaie au moins d’aimer quelqu’un ! »
Qu'est-ce qu'on peut encore dire si ce n'est d'être solidaire, « aide-le, quoi, fais quelque chose pour lui ». C’est pour ça qu’on veut finir positivement. Ne pas dire que ça ne se dit plus ou que ça ne se fait plus.

 C. : On ne sait pourquoi Samantha aime cet enfant. Pourquoi elle s'intéresse à lui.
Jean-Pierre : C'est un pari qu'on a fait. C’est la question que Cécile nous a posée aussi quand on s'est vu la première fois. « Dans le scénario, vous ne dites pas pourquoi elle fait ça, mais peut-être que pour vous, dans vos têtes, vous avez un backstage ». Ben non, il n'y en a pas. Pourquoi faudrait-il une raison qui détermine son comportement ? Qu'elle n'ait pas pu avoir d’enfant ou qu'elle ait perdu un enfant. Non ! Si elle le fait, c’est simplement parce qu’elle a vu ce gars qui était paumé et qu'elle a répondu à son appel. Et on espère que le spectateur va être pris par ce mouvement que Cécile imprime dans son personnage et que, finalement, cette question de pourquoi aura perdu de son importance. On ne s’est pas posé la question du pourquoi.
Luc : Ça aurait été un autre film. On aurait pris Samantha comme personnage principal à ce moment-là. Ses questions seraient différentes, elle se serait demandé si elle pouvait le faire, si elle avait assez d'argent, si son mari ou son ami serait d’accord, etc.

C. : Je ne voudrais pas paraître attachée aux surinterprétations, mais est-ce que Samantha, c’est « ma sorcière bien aimée » ?
Luc : C'est vrai qu'elle s'appelle aussi Samantha ! Oui, pourquoi pas. C’est une fée, c'est la fée bleue. Le film est comme un conte, les personnages sont simplifiés. Wes, par exemple, c'est le méchant, même s'il apparaît dans la relation avec sa grand-mère plus humain, plus complexe. Comme dans un conte, quand il rentre dans la forêt, c’est le danger qu’il va rencontrer. Et Samantha, c'est la fée sans baguette magique. Elle ne faiblit jamais, elle reste fidèle à ce gamin. Elle ne donne pas que de la tendresse, elle enseigne aussi, elle sait être dure avec lui. Elle est à la fois le père et la mère, elle fait tout, elle réunit tout, l’amour et la loi, la confiance et le respect. Quand on voit Samantha avec le gamin, on ne craint pas qu'elle puisse l’étouffer, on sent qu'elle va le laisser grandir, qu'elle va lui apprendre la vie. Elle est présente, mais pas trop.

C. : Je sais que vous avez hésité sur le métier de Samantha. Elle aurait pu être médecin pour soigner le corps, mais elle est coiffeuse. Est-ce pour maquiller la réalité ?
Jean -Pierre : C’est beaucoup plus simple que ça. C’est parce qu’il nous fallait quelqu'un qui habite le quartier, et qui ait une activité dans le quartier. On a hésité, elle aurait pu être libraire ou marchande de fruits et légumes.

Luc : D'ailleurs, à un certain moment, elle était boulangère.

Jean -Pierre : Oui, et en définitive, on a préféré qu'elle soit coiffeuse, parce qu'on pouvait mixer son lieu de travail et de vie, que c’est un endroit qui est ouvert à l’extérieur. Et puis, ça nous plaisait bien coiffeuse, parce que les coiffeuses sont souvent marrantes, jolies, et c’est souvent des gens vivants.
Luc : Samantha'Coiff, ça donne bien. D'ailleurs c'est Cécile qui l'a trouvé.
Au début, on a pensé médecin, mais ça venait d’un autre scénario, d’une autre histoire qu’on avait. Un médecin soigne les gens, il calme la douleur, mais comme Samantha va déjà faire ça avec Cyril, inutile d’en faire un médecin.

C. : Pour en revenir à votre façon de filmer, j’ai l’impression que vous avez repris un plan beaucoup plus serré, plus proche de la façon de filmer de Rosetta ou du Fils, contrairement à l’Enfant ou au Silence de Lorna, pour lesquels vous aviez élargi le champ.
Jean -Pierre : Je ne suis pas d'accord. Je ne dis pas que ce n'est pas le cas pour l'entièreté du film, comme dans les scènes où Cyril pédale seul sur son vélo, où dans les moments de bagarres. Mais quand vous filmez un gamin d'1,45 m et une femme qui mesure 1m70 dans le même cadre, vous ne pouvez pas faire autrement que vous éloigner. Notre mise en scène est basée sur Cyril tout seul, Cyril avec quelqu'un, Cyril tout seul, Cyril avec quelqu'un, et pour ça il faut quand même être en plan large, je ne dis pas très large…
Luc : Cela doit être le premier plan qui vous fait dire ça, lorsqu’on voit Cyril rouler à vélo seul, et quand il est dans la chambre, parce qu'on n'avait pas beaucoup de place.

C. : Vous continuez à privilégier le côté pulsionnel de vos personnages ?
Luc : Les personnages agissent, et après seulement, ils réfléchissent. Le spectateur assiste à un geste. Ensuite, il se demande pourquoi il ou elle l’a fait. Samantha aurait peut-être mieux fait de réfléchir avant d'aller vers le gamin. Mais nous, dans nos films, on essaye de capturer ces moments-là où les personnages vont vers l’autre ou vers quelque chose avant d’essayer d’expliquer.
Sans raconter le film, la scène où le gamin voit son père avec l'argent commence par le gamin qui se met à courir, prend son vélo, pédale à toute vitesse. On ne comprend pas pourquoi, et on ne sait pas ce qu'il va faire, et subitement, on le voit arriver chez son père. L'impression qui reste chez le spectateur, c'est que ce gamin est poussé par quelque chose, il est pris subitement par un besoin vital. Et quand le point d'arrivée est le père, l'association est faite.

C. : Est-ce que le cadre rapproché et l'image chahutée que vous privilégiez est une manière d'interpeller le spectateur.
Jean -Pierre : On essaye que la médiation technique soit la plus légère possible.
Luc : Pour que le spectateur puisse s'identifier, pour qu'il soit dedans, qu'il vive avec les personnages. Oui, bien sûr ! Mais on peut tourner d'une manière très rapprochée ou très éloignée, et créer une distance dans laquelle le spectateur voit l'écriture. On veut que le spectateur soit pris, qu’il soit dans la mêlée, pour reprendre une image de rugby. On fait beaucoup de plans de 360° où la caméra, en passant, met aussi le spectateur dans la scène qui se déroule. Et on espère ne pas trembler pour ne pas exclure le spectateur.
Jean-Pierre : Bon, on s'est beaucoup contredit ! Allez, bye !

Propos recueillis par Dimitra Bouras, retranscrits par Rebecca Duqueh, filmés par Arnaud Crespeigne et Jean-Michel Vlaeminckx.

commentaires propulsé par Disqus