juin 2006
Entrevue filmée
Entrevue
- Michel Reilhac, directeur d'Arte France Cinéma
- Gros plan du réalisateur Renaud Callebaut
- Gros Plan du réalisateur Emmanuel Jespers
- Emmanuel Jespers : Personal Spectator
- Richard Olivier : Marchienne de vie - Petits meurtres ordinaires
Critique
- En salle : Vidange Perdue de Geoffrey Enthoven
- Les Allumés de la foi de Richard Olivier
- 9ème Festival du court métrage de Bruxelles
- En Salle : Marchienne de vie et petits meurtres ordinaires de Richard Olivier
- Papillons de nuit
Sortie DVD
- Sortie DVD - Expo 58
- DVD-Philes : Trilogie d'Istvan Szabo
- En DVD : Folle embellie de Dominique Cabrera
Arrêt sur image
Dossier
- Cinéma/jeune public : intro
- Le Prix des lycéens
- Victor-Emmanuel Boinem, lauréat du concours des jeunes critiques 2006 : L'Enfant
- Le Prix des lycéens du cinéma : les réactions
Publication
- Publication : La Gazette des scénaristes
- Publication : Arte et le cinéma
- Publication : Le Manifeste du cinéaste
Tournage
Arte France
Michel Reilhac, directeur d'Arte France Cinéma
Voir l'entrevue filmée de Michel Reilhac
Entretien avec Michel Reilhac, directeur d'Arte France Cinéma
A l'occasion de la parution de son livre d'entretien avec Frédéric Sojcher chez l'éditeur français Séguier, Arte et le Cinéma, Le désir d’autre chose, (voir la présentation du livre dans notre rubrique "Publications") nous avons rencontré, à Bruxelles, le Directeur d'Arte France Cinéma.
Cinergie : Quand le divorce entre le cinéma créatif et la télévision a-t-il commencé ? Est-ce avec l'introduction de la publicité ou avec le souci de ne plus présenter qu'un type de cinéma formaté?
Michel Reilhac : C'est une question complexe, parce que la fonction narcotique de la télévision, telle que je la perçois aujourd'hui, est liée à l'arrivée à maturité de la grammaire audiovisuelle que la télévision a générée. Le médium télévisuel n'est plus aujourd'hui un support, mais un langage, là où il était conçu comme un support d'accès à autre chose, particulièrement à la musique, à l'opéra et au théâtre. A partir de quand la télévision a commencé à générer sa propre langue, qui est une langue beaucoup plus réductrice, rudimentaire, qui doit aller, selon ce qu'elle dit, à l'essentiel, qui schématise et caricature pour aller vite, je pense que c'est quelque chose qui s'est fait vraiment progressivement. La publicité à la télévision est plus ancienne que l'émergence du langage de la télévision. Je pense que c'est dans les années 90 que le basculement s'est fait, ce moment où la télévision est devenue avant tout un support publicitaire, dans lequel les programmes devenaient un argument pour vendre de la publicité, un argument en fonction de leur impact d'audience au détriment des programmes. Les années 90 ont été la décennie de l'arrogance publicitaire, une sorte d'apothéose où les revenus de la publicité à la télévision ont explosé. Je crois que c'est à ce moment que le divorce avec le cinéma, et particulièrement le cinéma d'auteur, s'est consommé.
C : Est-ce que l'émergence de ce langage télévisuel, entraînerait la disparition du cinéma à la télévision ? Je pense aux chaînes généralistes, Vous citez notamment les cas inquiétants de l'Allemagne et du Royaume-Uni, qui, hormis le film événement, ont abandonné le cinéma ?
M.R. :
C : Et comme vous l’expliquez, cela a entraîné aussi un rapport différent du spectateur au film et à la télévision, les films n'ayant finalement plus leurs places dans le paysage audiovisuel.
M.R. : Le cinéma n’a plus sa place parce que le rapport qu’on entretient avec le cinéma est l’inverse de celui qu’on entretient avec la télévision. Le temps de la télévision est devenu un temps réduit, un temps concentré, donc un temps superficiel avec un langage superficiel et un rapport au rythme du montage des images extrêmement rapides. En revanche, le cinéma d'auteur demande une disponibilité, un rapport au temps complètement différent où on doit se soumettre au temps du film. La télévision a, non seulement une fonction narcotique, marchande, économique qui doit générer beaucoup d’argent parce que c’est un support publicitaire, mais elle a aussi pour fonction de meubler en quelque sorte le vide de la vie moderne. Quand on arrive chez soi, dans les milieux urbains où les gens vivent souvent seuls, on allume la télévision pour qu'il y ait du bruit, de la lumière, de la couleur et une illusion de présence dans l’appartement.Cette fonction de succédané de présence qu’a la télévision, est une fonction, à mon avis, très importante. Beaucoup de gens allument la télévision sans la regarder. Cet aspect d'indifférence qu’on entretient face au flux télévisuel n'a rien à voir avec le rapport à une œuvre, à un propos et à un contenu. Face à la télé, on se fiche de ce qui est dit, on accroche des petits morceaux, ça meuble, on peut zapper si on s’embête. Le rapport qu’on entretient avec le cinéma est exactement inverse : quand vous décidez de regarder un film à la télévision, qu’il soit programmé ou qu´il s´agisse d’un DVD ou une vidéo
C : Le problème du cinéma, n'est donc pas une histoire de support.
M.R. : Ce n'est plus du tout une question de support ! Sony a lancé, il y a quelques temps, une petite collection de longs métrages, de blockbusters disponibles sur les cartes flash que vous pouvez insérer dans le téléphone. Vous pouvez aujourd'hui, sur un téléphone
C : Arte produit environ 25 films d'auteur par an, et vous êtes régulièrement attaqué sur vos choix.
M.R.: Cela reflète une incompréhension des gens, ceux qui nous reprochent de ne pas produire le film de Resnais ou d'autres auteurs prestigieux. Face à cette complexité du milieu aujourd'hui, nous sommes quasiment les derniers à continuer de soutenir et de coproduire des films d´auteur. Nous sommes en permanence confrontés à la difficulté de choisir les quelques films que nous allons coproduire parmi le double, voire le triple, de ce que nous aimerions coproduire et qui, légitimement, mériteraient d'être aidés par Arte. Mais nous ne pouvons tout simplement pas tous les faire. Quand on refuse un projet d'Alain Resnais par exemple, il faut considérer les autres films qui nous sont soumis et que nous produisons. Nous essayons, face à la masse de projets proposés, d'être présents aussi bien aux côtés des jeunes auteurs qui font leurs premiers films et qui démarrent leurs carrières d'artistes, que d'aider de grands auteurs confirmés qui ont aussi besoin de nous parce que les autres chaînes ne les soutiennent plus. Nous essayons de rester fidèles à certains auteurs autant que nous le pouvons. Et puis, il nous faut, de temps un temps, un film qui marche et qui rapporte de l'argent. Cette année, nous avons décidé de soutenir un film réalisé par Jan Kounen avec Jean Dujardin, un comédien français extrêmement populaire en ce moment : il s´agit de l'adaptation de 99 francs de Frédéric Beigbeder. C´est, pour nous, un film d'auteur avec un potentiel commercial qui peut permettre d'augmenter les recettes de notre filiale. Cette stratégie est indispensable, sinon, il s'agit de deux ou trois films de moins à produire l'an prochain. Nous essayons d'avoir une diversité de genres, une diversité géographique aussi, pour faire en sorte que la moitié des films produits soit des films français. Quand on met tout ces critères ensemble, il y a en effet des films, sur le papier, qu'il aurait été logique de produire mais qu'on ne peut pas faire. Les quelques critiques qui nous sont faites reflètent plus, à mon sens, la nostalgie d'une époque où il y avait plus d'options et plus de facilités pour ces films-là qu'aujourd'hui.
C : Les choix de coproductions que vous faites ne se limitent pas à l'Europe, et vous allez en Asie, en Amérique latine etc. Pourrait-il y avoir un Arte Espagne, un Arte Italie… ?
M.R. : L'internationalisation d'Arte est à l'ordre du jour. Actuellement, la chaîne est franco-allemande : le même programme est produit, présenté et diffusé en France et en Allemagne. Il existe aussi au Québec une chaîne qui s'appelle Canal Arte. Elle fonctionne en collaboration avec Arte et diffuse une grande partie de nos programmes en plus de ceux qui lui sont propres. Il y a actuellement en Belgique un projet qui s'appelle BelArte et qui est en cours de négociation avec
C : Est-ce qu'Arte n'a pas vocation à devenir cette chaîne européenne dont vous parlez dans l'ouvrage ? Cette utopie de chaîne publique ?
M.R. : Arte est déjà une télévision européenne, ne serait-ce que par son bilinguisme, ce qui est d'ailleurs une grande difficulté, presque un obstacle plus qu'un avantage en terme de logique télévisuelle. Mais c'est dans la nature et dans l'identité même de la chaîne. Nous sommes confrontés au biculturalisme au quotidien. Par ailleurs, en dehors de ces aspects biculturels et culturels de la chaîne, l'Europe est un autre pilier sur lequel repose la philosophie d'Arte. Nous avons tout un département qui se consacre exclusivement à la fabrication et à la conception d'émissions consacrées à l'Europe et qui doivent contribuer à stimuler la curiosité et l'échange culturel par rapport aux questions européennes. Nous sommes très impliqués dans ces questions-là. Mais on ne peut pas envisager que le même programme soit diffusé dans d'autres langues que le français et l'allemand pour le moment. Cela passera par les accords que nous passerons avec
C : Comptez-vous vous développer ainsi en Asie, comme HBO et TV5 qui sont très présents et où le cinéma me semble l'un des plus créatifs actuellement ?
M.R. : Nous coproduisons chaque année un ou deux films avec l´Asie. Nous avons coproduit le dernier film de Wong Kar Wai et un autre film chinois, en sélection officielle au Festival de Cannes. Il s´agit du film de Wang Chao qui avait réalisé L'orphelin d'Anyang et qui réalise Voiture de Luxe. Nous avons produit récemment
C : Vous êtes les seuls à diffuser un film comme Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr.
C : Vous êtes le premier à avoir découvert Carlos Reygadas avec son film Japón.
M.R. : Et Bataille dans le Ciel son second film... et nous coproduisons le troisième, Lumière silencieuse, qui sera tourné dans le nord du Mexique, près de Chihuahua. C´est un film auquel je crois beaucoup. Nous avons réussi à instaurer une vraie relation de fidélité avec cet auteur mexicain qui fait un cinéma très original et qui, pour moi, contribue à l'évolution du langage cinématographique contemporain. Nous en sommes très fiers. Quand on a découvert le travail de Carlos, personne ne le connaissait, il sortait de nulle part et Japón était un ovni total. Le film a eu ensuite le succès qu'on sait. Mais nous, nous intervenons en amont. Il faut aller chercher des gens avant qu'ils ne deviennent des évidences. Quand un film n'existe que sur une feuille de papier, c´est toujours un risque énorme. Et d'ailleurs, on se plante… Régulièrement, il y a des films auxquels je crois, je me dis qu'ils vont être intéressants et à l'arrivée, ce n'est pas le cas. Il nous arrive, avec des auteurs que nous aimons qu´ils nous proposent des projets auxquels on ne croit pas. Cela ne veut pas dire qu'on ne retravaillera pas ensemble. On se revoit, on reparle des projets suivants. Rien n'est automatique.
C : Que pensez-vous du bricolage qui est une des particularités du cinéma belge ?
M.R. : C'est vrai qu'il y a, en Belgique, une tradition d'artisanat plus grande qu'en France. Et qui n'est pas seulement liée, à mon avis, à ce manque de moyens ou à des raisons économiques. Peut-être, est ce un peu naïf de ma part de le croire, moi qui suis français, mais je travaille avec des producteurs et des cinéastes belges. Il me semble que cette manière de se coltiner à la réalité fait partie de la culture belge. Ce que j'apprécie beaucoup dans l'esthétique belge, c'est la mise en scène du quotidien, l'ironie et l'humour du regard porté sur ce quotidien. Mais cela est très culturel. Je suis bien incapable de l'analyser ou de dire d'où cela vient, mais c'est tout de même un aspect que l'on retrouve de manière assez systématique, cet amour des petites gens et des petites vies. Je trouve ça très riche : c'est souvent un regard de compassion, pas du tout méchant. Il y a, du même coup, une manière d'aborder le cinéma avec un souci de garder les choses à l´échelle humaine, une proximité à la réalité, aux autres, à son propre environnement. Cette idée que le cinéma belge se bricole, ce qui n'est pas vrai pour tout le monde d'ailleurs, car il y a des auteurs qui font du cinéma très ambitieux, avec de gros moyens, c'est aussi une caractéristique très culturelle pour moi.
C : C'est ce que nous a montré Frédéric Sojcher avec son dernier film.
M.R. : Voilà ! Mais dans Cinéastes à tout prix, c'est l'extrême, c'est la frange du cinéma belge avec des auteurs eux-mêmes incroyablement bricoleurs, qui ont choisi des genres à la limite entre le cinéma amateur et professionnel, avec un parti pris esthétique de bricolage éminemment respectable et très intéressant. Mais cela est très belge, c'est vrai.
Propos recueillis par Jean-Michel Vlaeminckx et Anne Feuillère, enregistrés en DV-Cam et montés par Ian Menoyot.
